10 Mars. Comptabilité nationale (1)

Séminaire les mesures de l’économie

Celâl Güney

Données macroéconomiques: principes de base

  • Deux sources principales de données en économie (ainsi qu’en sciences sociales en général)

    1. Données provenant d’enquêtes au moyen de questionnaires
      • ex: données sur la consommation, statistiques du marché du travail, de la valeur ajouté des entreprises
    2. Données administratives
      • ex: comptes publics

Distinction importante, car pour les données d’enquêtes, les principes de la statistique (échantillonage, calculs des marges d’erreurs, tests statistiques) doivent être respectés, ce qui n’est pas (forcément) le cas des données administratives.

Données d’enquête

  • Important de vous rappeler ce que vous avez appris dans vos cours de méthodes quantitatives
  • Faire attention à la qualité des enquêtes qui dépend de:
    1. Le procédé d’échantillonage
    2. La taille de l’échantillon et sa représentativité
    3. Le taux de réponse (nombre de personnes qui ont répondu à l’enquête / total des personnes appelées à participer à l’enquête)

Récolte de données d’enquête

un problème à ne pas sous-estimer

Un taux de réponse faible (<60%) indique que l’enquête a manqué une partie importante de la population ==> données récoltées ne sont pas représentatives.

Exemple: crise des données en Grande-Bretagne

“Declining response rates to the LFS (labour force surveys) have made the numbers so volatile that it is impossible to be sure whether employment is rising or falling from one quarter to the next — let alone how the labour market has evolved in the years since the pandemic.” “How flawed data is leaving the UK in the dark”, Financial Times

Exemple: crise des données aux USA

Données administratives

Exemple: données fiscales (qui permettent les mesures de distribution du revenu), certaines données du marché du travail (ex: Seco et le nombre de chômeurs inscrits), données sur les finances publiques…

  • Les données administratives ne sont pas récoltées à travers un processus d’échantillonnage. Par exemple, cela ne fait pas sens de calculer les intervalles de confiance pour le PIB ou la dette publique.

  • Mais cela ne veut pas dire que les données administratives sont exhaustives

    • D’ou la récurrence de “révisions” des séries de données administratives.

La “comptabilité” nationale

Le terme de comptabilité peut être trompeur, car la comptabilité nationale est très différente de la comptabilité en entreprise:

  • Le comptable d’une entreprise dispose de registres avec une information complète sur les données de l’entreprise
  • Cela n’est pas possible pour la comptabilité nationale (impliquerait une information exhaustive sur des millions d’individus et d’entreprises)
  • La comptabilité nationale repose donc forcément sur une information partielle qui nécessite des approximations, des estimations et des révisions

Comptabilité nationale et statistique

  • Les données provenant des comptes nationaux sont des approximations

  • Ces approximations sont possibles grâce à des données récoltées de manière plus ou moins dissipée selon la qualité du système publique de statistique du pays considéré.

  • Il n’est en outre pas possible de mesurer statistiquement ces approximations (ex: intervalle de confiance de l’estimation du PIB), car la comptabilité nationale n’est pas le résultat d’une seule grande enquête.

  • Au contraire, les comptes nationaux sont le résultat de compilations complexes de données provenant d’un grand nombre de sources différentes.

Exemple: Suisse

https://www.bfs.admin.ch/bfs/fr/home/statistiques/economie-nationale/comptes-nationaux/produit-interieur-brut.assetdetail.328585.html

Produit intérieur brut (PIB): principes de base

Définition

PIB = Somme des valeurs ajoutées sur un territoire donné sur une période donnée (le plus souvent dans un pays sur un an)

La valeur ajoutée étant la valeur monétaire (aux prix de marché) des biens et services, à laquelle on soustrait la valeur monétaire de la consommation intermédiaire

\[PIB = \sum outputs - \sum consommations \ intermédiaires\]

Pour être précis, il faut mentionner l’ajout des taxes moins les subventions sur les produits et services

Secteurs institutionnels

\(PIB = \sum valeurs \ ajoutées\), mais de qui ?

Les “acteurs” de la comptabilité nationale sont les “secteurs institutionnels” qui incluent:

  • Les entreprises non-financières
  • Les entreprises financières (banques, assurances…)
  • Le gouvernement
  • Les ménages (dont les “institutions sans but lucratif au service des ménages” ISBLSM)
    • Les ISBLSM sont des organisations crées par des groupes de ménages afin de fournir un service de manière non-lucrative. Exemple: syndicats, organisations religieuses, associations philantropiques, de charité… (comme la Croix-Rouge). Une telle organisation doit être financée par des donations ou un abonnement régulier afin d’être considéré comme une ISBLSM par la comptabilité nationale (voir UNA, p.141).

Approche production du PIB

\[PIB = \sum valeurs\ ajoutées \\ - \sum consommations \ intermédiaires\\ + taxes \ sur \ les \ produits \\ - subventions \ sur \ les \ produits\]

Approche dépense du PIB

\[PIB = C + I + G + X - M\]

Avec \(C\) la consommation, \(I\) l’investissement, \(G\) la dépense publique et \(X-M\) la balance commerciale.

\(C\) Consommation

La comptabilité nationale définit \(C\), la consommation, comme les dépenses de consommation finale privée des ménages et des ISBLSM. Cela inclut par exemple les dépenses pour la nourriture, le loyer, l’énergie…

Important

La consommation finale privée des ménages n’inclut pas toutes les dépenses. Par exemple, l’achat d’une résidence est considéré par les comptes nationaux comme un investissement (donc est compté dans \(I\)).

L’enquête sur le budget des ménages

Sur quelles données sont fondées les estimations de \(C\) ? Sur les enquêtes sur le budget des ménages.

En Suisse, l’OFS mène sa propre enquête sur le budget des ménage chaque année depuis 2000. - Enquête statistique auprès d’un échantillon d’environ 3000 personnes.

L’enquête sur le budget des ménages permet aussi de définir le panier de bien type utilisé pour le calcul de l’indice des prix à la consommation (IPC), un indicateur important du niveau des prix et de l’inflation.

EBM en Suisse

https://www.bfs.admin.ch/bfs/fr/home/statistiques/situation-economique-sociale-population/revenus-consommation-et-fortune/budget-des-menages.html

Exercice avec l’EBM

Les loyers imputés

Une imputation très importante qui est ajoutée aux dépenses de consommation finale des ménages est celle des loyers imputés

  • On impute aux propriétaires de leur logement le loyer qu’ils payeraient s’il n’étaient pas propriétaires.

Pourquoi ces loyers imputés sont-ils nécessaires ?

Car si on ne prenait pas en compte ces loyers imputés, on verrait une baisse tendancielle du PIB due à l’augmentation structurelle du nombre absolu de propriétaire.

\(I\) Investissement

  • Sont définis (dans la comptabilité nationale) comme investissement les achats de machines (logiciels informatiques inclus), les achats immobiliers et la constitution de stocks (inventaires). ==> Formation brut de capital (gross capital formation)

En ne prenant pas en compte les inventaires: formation brut de capital fixed (gross fixed capital formation)

  • Pourquoi ces termes plutôt que simplement “investissement” ? Car l’usage courant du terme investissement fait souvent référence aux investissements financier dans les marchés d’action ou autre.

  • Il est aussi possible et courant d’estimer formation net de capital fixe en prenant en compte la dépréciation du capital, appelée consommation de capital fixe dans les comptes nationaux.

\(G\) dépense publique

Inclut les dépenses générales du gouvernement, notamment les services publiques (éducation, santé, sécurité…).

  • Comme ces biens et services fournis par l’État ne sont pas achetés directement par les autres secteurs institutionnels, leur comptabilisation ne se fait pas à leur valeur marchande comme pour \(I\) et \(C\).

  • \(G\) est donc estimé à travers les coûts. En termes de comptabilité, la consommation finale du gouvernement est équivalente à ses coûts

    • Exemple: le service rendu par tous les professeurs d’une école publique équivaut aux salaires qui leur sont versés. Même principe pour tous les autres fonctionnaires (police, administration, armée…).

\(G\)

\(G\) est donc estimé à travers la somme des coûts de:

  • Les salaires versés aux employés du gouvernement
  • Plus l’achat par le gouvernement de matériels et autre consommation (le “C” propre à l’État)
  • la consommation de capital fixe (le “I” propre à l’État: achats de machines, de biens immobiliers etc.)
  • l’achat de biens et services par le gouvernement au bénéfice des ménages (ex: remboursement des soins de santé)
  • d’autres taxes payés sur la production (marginal)
  • les paiements des ménages et des firmes pour les services fournis par le gouvernement (ex: entrée au musé)
  • le comptre propre de consommation de capital fixe.

Exportations et importations \(X-M\)

Les flux d’exportations et d’importations sont décomposés en quatre parties:

  1. le commerce extérieur de biens
  2. le commerce extérieur de services
  3. achats directs par les résidents dans le reste du monde (considéré comme des importations de services)
  4. achats directs par les non-résidents dans le territoire économique (exportations de services)

Territoire, résidence et reste du monde

Ces trois notions ont une définition bien particulière en comptabilité nationale et sont importantes à comprendre afin de comprendre la balance commerciale:

  • La notion de territoire économique se réfère à l’aire géographique d’un État. Cela inclut son espace aérien, ses eaux territorials et ses enclaves territoriales dans le reste du monde. Seule la production prenant place dans le territoire économique est prise en compte dans les comptes nationaux. La production d’un établissement de Novartis situé aux États-Unis n’est pas comptabilisée dans les comptes nationaux suisses, mais dans les comptes étatsuniens.

Résidence et reste du monde

  • Les résidents d’un territoire économique sont les entités (firmes & ménages) exerçant une activité économique sur le territoire depuis au moins un an.

    • Les travailleurs saisonniers travaillant seulement quelques mois dans un pays donnés ne sont par exemple par considéré comme résident du pays et leur revenu n’est donc pas comptabilisé.
    • Au contraire, un ménage dont les membres travaillent dans pays A mais consomment et vivent dans pays B sont considérés comme résident de B et ne sont pas comptabilisés dans A.

Le reste du monde est composé de tous les non-résidents transactant avec le pays considéré. Ces transactions inclues:

  • La balance commerciale (exportations et importations)
  • Les revenus reçus par les résidents de l’étranger et les revenu versé à l’étranger aux non-résidents (net foreign factor income).

Balance commerciale et “merchant trade statistics”

Il existe une différence subtile mais qui peut être significative entre ce qui est considéré comme exportation/importation par le système de comptabilité nationale et les statistiques de commerce marchant.

  • Dans le merchant trade statistics (tel que considéré par l’OMC), sont considérés comme exportations et importations dès qu’une frontière est traversée.

  • En comptabilité nationale, c’est l’échange de propriété entre résidents et non-résidents qui compte.

Exercice

  • Allez sur le site web du secrétariat d’État à l’économie (SECO) https://www.seco.admin.ch/seco/fr/home.html

  • Trouvez la page sur laquelle le SECO met à disposition les données du PIB suisse selon les trois approches

  • Téléchargez le tableau excel “PIB, approche par la dépense, données brutes”

  • Calculez la part de chaque composante des dépenses \(C\), \(G\), \(I\), \(X\), \(M\) dans le PIB. Utilisez les données nominales annuelles.

  • Produisez un graphique montrant la part de chacune des composantes des dépenses et leur évolution: comment ces parts ont-elles évolué depuis 1980 ?

Approche revenu du PIB

\[ PIB \equiv W + R \]

Le pib peut aussi est défini comme la somme de tous les revenus d’une économie, répartis entre les salaires \(W\) et les profits \(R\) (en ignorant les rentes ou bien en les considérant comme partie des profits).

En comptabilité nationale:

\[ PIB = compensation \ des \ employés + excédent\ brut \ d'exploitation\ et \ revenu \ mixte \] La compensation des employés est la variable la plus similaire aux salaires \(W\), mais a une conception plus large car est plus globale que les salaires (inclut toutes les rémunérations des salariés).

L’excédent brut d’exploitation brut est le montant de profit dégagé par les entreprises \(P\) (gross operating surplus), le revenu mixte (mixed income) est le revenu des indépendants et auto-entrepreneurs.

Revenu mixe et excédent brut

Dans certains pays (comme en Suisse), le revenu mixe et l’excédent brut d’exploitation sont mélangés dans une seule catégorie.

  • Cela pose problème pour le calcul de la part des salaires et des profits dans la valeur ajoutée, qu’il faut donc ajuster par la part des indépendant et des autoentrepreneurs dans l’emploi.

Calcul (non ajusté) de la part des salaires et des profits

\[ PIB \equiv W + R \]

Divisons par le PIB <=>

\[ 1 \equiv \frac{W}{PIB} + \frac{R}{PIB} \equiv w + r \]

Cette identité comptable montre que le revenu total (1) est partagé entre les salaires et les profits

L’identité fondamentale du PIB

Les trois approches que nous avons passées en revue: approches production, dépenses et revenus, sont équivalentes en termes comptables. Cela repose sur le fait que:

  • Toutes les dépenses sont des revenus et inversements
  • Toutes les dépenses se font sur des biens et services nécessairement produits

Équivalence des approches

  1. \(PIB \equiv \sum{production - consommation \ intermédiaire}\)
  2. \(PIB \equiv C+I+G+X-M\)
  3. \(PIB \equiv W+R\)

L’identité \(épargne \equiv investissement\)

Certaines identités comptables fondamentales de la macroéconomie sont obtenues en jouant avec ces trois identités comptables.

C’est le cas pour l’identité \(S \equiv I + NX\), que vous allez voir ou avez déjà vue en macroéconomie.

C’est aussi le cas des balances sectorielles que vous allez voir dans le cours les mesures de l’économie

Exercice

  • Téléchargez le tableau Éxcel des données du PIB selon l’approche revenu sur la page du SECO

  • Calculez la part du profit et des salaires dans la valeur ajoutée (PIB) pour chaque année depuis 1990.

  • Faites la somme entre la part des salaires et des profits, que remarquez-vous ? En partant de l’équation \(PIB \equiv W+R\), quelle devrait normalement être la valeur de cette somme ? Comment expliquer cet écart ?

  • Corrigez la série pour qu’elle s’additionne à 1

  • Allez sur DBnomics. Sous “providers”, allez sur les données de l’AMECO et cherchez les données sur la part des salaires (“adjusted wage share”). Filtrer les données pour n’avoir que la part des salaires pour la Suisse.

  • Comparez la part des salaires de l’AMECO avec la série que vous avez calculé. Comment expliquer cet écart ?